

le G8 d'Heiligendamm a donné le cap pour 2050.
Cet espace renvoie vers un ensemble d'articles et commentaires sur l'économie de l'énergie et les politiques climatiques
Entretien pour l'Usine à GES, N° 30 Février 2007
UàGES: Le salut climatique passe par une division par 4 des émissions de GES dans les pays industrialisés. Les instruments économiques peuvent-ils nous aider à atteindre cet objectif ?
Patrick Criqui : Il faut bien distinguer les politiques volontaires de type Facteur 4 et les changements qui découleront de toute façon de la raréfaction progressive du pétrole et du gaz, à laquelle devront s’adapter les systèmes énergétiques de l'Europe occidentale comme des autres régions du monde. D’où les risques qui découlent d'un report massif vers d'autres sources d'approvisionnement en énergie.
UàGES: Vous pensez au charbon ?
Patrick Criqui : Son utilisation progresserait dans la production d’électricité, mais pas seulement. On envisage aussi d’utiliser le charbon pour produire du carburant liquide. Et si les Etats-Unis poursuivent l’objectif – annoncé par George Bush dans son discours sur l’état de l’Union – de réduire de 20% en dix ans la consommation de pétrole, ils ne pourront pas faire autrement, en plus du renforcement des normes et du recours à l’éthanol, que d’utiliser massivement le charbon.
UàGES: Ce qui accroîtra les émissions de CO2.
Patrick Criqui : Evidemment. À l’échéance de 2050, on prévoit, dans les scénario sans politiques climatiques, un doublement de la consommation d’énergie. Cela conduit inévitablement, et même si les parts des énergies renouvelables et du nucléaire progressent, à plus qu’un doublement de la consommation mondiale de charbon. Et donc des rejets carbonés dans l’atmosphère. Ce qui nous entraîne tout droit vers des trajectoires de concentration de CO2 dans l’atmosphère de l’ordre de 900 ppmv. Nous entrerions alors dans une zone extrêmement dangereuse pour le climat global. En résumé, les scenarii d'ajustement d'adaptation à la raréfaction des hydrocarbures nous conduisent à accroître notre consommation de charbon, et donc à une augmentation inacceptable de la concentration du dioxyde de carbone dans l’atmosphère.
UàGES:Les économistes entrevoient-ils un autre scénario ?
Patrick Criqui : La mise en route du protocole de Kyoto et de ses déclinaisons nationales, comme le Plan Climat 2004 en France, sont un bon début. Mais cela n’est que la première phase d’une grande mutation à accomplir. Il reste encore à mettre en œuvre les outils et les mesures qui permettront de changer profondément et durablement les comportements comme les technologies.
UàGES: Et que nous prescrit la science économique ?
Patrick Criqui : La boîte à outil des économistes nous a déjà fourni – avec ce qu’on appelle les « instruments économiques pour l’environnement » – les dispositifs de flexibilité pour la réduction des émissions, dont le plus célèbre en Europe est le marché des quotas d’émissions. C’est un premier pas important puisqu’il couvre déjà la moitié des émissions de l’Union et que certains Etats américains réfléchissent à des dispositifs proches. Il devrait aider l’industrie lourde et le secteur électrique des pays industrialisés à faire les bons choix d’investissements. Mais cela ne suffira pas.
UàGES: Pour quelle raison ?
Patrick Criqui : Parce que, s'il est théoriquement possible de distribuer des permis échangeables à tous les émetteurs de GES dans les sources diffuses, la mise en œuvre serait probablement très difficile. Il faut donc trouver d’autres systèmes pour les émissions des bâtiments et des transports, comme la taxe sur les émissions de CO2.
UàGES: De combien le prix de l’essence doit-il augmenter ?
Patrick Criqui : On ne fera pas évoluer les comportements si les prix des carburants et des combustibles n’augmentent que de manière modérée, disons de 20% à 30% en 50 ans. Ce n’est pas réaliste. D’autant, qu’à terme, les hausses de prix seront compensées, par la diminution de la consommation des véhicules et des systèmes de chauffage. Pour atteindre un objectif de type Facteur 4, le seul efficace sur le plan climatique, il faut appliquer une taxe de lutte contre le changement climatique (TLCC) différenciée qui, en ordre de grandeur, ferait doubler le prix de l’énergie dans tous les secteurs d’activité. Il faut donc imaginer un doublement du prix de l'essence en 2050. Cela n'est pas inconcevable si l'augmentation est programmée.
UàGES: La fiscalité, seule, suffira-t-elle ?
Patrick Criqui : Bien sûr que non. Mais elle constituera un élément essentiel pour le déclenchement des ruptures technologiques et des changements de comportement, dans toutes les activités économiques. Ce n'est donc pas une condition suffisante, mais c'est une condition nécessaire de la grande mutation que nous devons engager.

Les scénarios d’émission de gaz à effet de serre
préparé pour le rapport Greenpeace


A quand le pétrole à 50 dollars le baril ?
Le prix du pétrole est aujourd'hui à 40 dollars le baril, alors que depuis 1986 il était resté, en moyenne annuelle, dans une fourchette de 20 à 30 dollars. La hausse est-elle conjoncturelle, fruit de la situation en Irak et d'une demande américaine et asiatique vigoureuse ou reflète-t-elle plutôt un déséquilibre structurel du marché pétrolier et l'insuffisance des capacités de production ? Pire, cette hausse ne serait-elle pas l'annonce du "peak oil", ce pic de production mondiale redouté, que certains prévoient pour demain ?
Fourchette
Les différentes études menées pour le département de l'Energie américain, l'Agence internationale de l'énergie ou
A court terme tout d'abord, les capacités pétrolières sont menacées par la crise irakienne et par des actes de terrorisme dans les pays du Golfe. Les Etats-Unis ne sont sans doute pas intervenus en Irak pour directement "mettre la main" sur les réserves pétrolières. Leur grand dessein était plutôt d'imposer une normalisation de l'Irak et, par contagion, de la région afin en particulier de créer les conditions d'un accès au pétrole qui serait régi plus par l'économie et moins par la politique. Le moins qu'on puisse dire est que, plus d'un an après, ce grand dessein n'a pas abouti et que les risques terroristes n'ont pas été réduits, au contraire. En cas d'attaque sur des installations pétrolières, le pétrole pourrait repasser immédiatement la barre des 50 dollars le baril, niveau qui avait été atteint entre 1979 et 1985.
Ensuite pour les dix à vingt prochaines années, les études prospectives font apparaître un autre défi : celui du nécessaire doublement des capacités de production des pays de l'Opep. Historiquement, l'organisation n'a jamais produit durablement plus de 30 millions de barils/jour. Or les projections s'accordent pour indiquer que, sous la poussée de la demande des pays émergents, ce chiffre devra être doublé d'ici à 2030. Ce doublement serait possible en termes techniques et économiques, compte tenu des faibles coûts de développement. Mais il impliquerait un retour massif des compagnies internationales, une ouverture de l'accès aux ressources et des flux d'investissement très importants, même s'ils sont très rentables. On peut une fois de plus imaginer un état du monde dans lequel ce retour des compagnies serait réalisable. Mais on peut plus facilement encore identifier des configurations - de l'enlisement en Irak au développement d'une crise politique en Arabie Saoudite, en passant par des crises israélo-palestiniennes récurrentes - qui remettraient en cause les conditions de stabilité requises pour des investissements massifs dans la région du Golfe. Ce serait alors par insuffisance des capacités de production que le prix du pétrole repasserait la barre des 50 dollars.
Enfin, à supposer que les écueils du court et du moyen terme puissent être évités, reste posée la question du "peak oil" : un pic pétrolier mondial surviendra lorsque plus de la moitié des ressources récupérables de pétrole aura été produite ; on verra alors la production conventionnelle se stabiliser puis décliner, inexorablement. Ce pic est-il pour 2005 comme l'annoncent les plus pessimistes, ou seulement pour au-delà de 2050 ? Les thèses sont exprimées de manière d'autant plus péremptoire qu'elles sont contradictoires. Si l'on prend en compte le progrès technique dans la récupération et la possibilité de mobiliser les hydrocarbures non conventionnels, on peut penser que le "peak oil" n'est pas pour demain ; il se produira cependant avant 2050. Il faudra donc, dans les prochaines décennies, avoir trouvé les technologies de remplacement au pétrole. Or la maîtrise de la demande dans les transports, le développement massif des carburants de remplacement ou encore celui du vecteur hydrogène demanderont des prix élevés, sans doute au-delà de 50 dollars.
Défi majeur
Comme on le voit, la question n'est pas de savoir si le pétrole repassera au-dessus de 50 dollars, mais quand et dans quelles conditions, lors d'une crise géopolitique aiguë ou lors d'une "grande transition" vers une société de l'après-pétrole. Pour les décideurs politiques il s'agit donc de définir quels efforts entreprendre pour limiter les coûts de l'ajustement. Compte tenu de l'importance du pétrole dans les économies modernes, de l'inertie dans les comportements de consommation et de la durée de vie des infrastructures, mieux vaudrait par précaution agir le plus tôt possible.
D'autant qu'un autre défi majeur invite à limiter de manière radicale le recours aux énergies fossiles : celui du changement climatique. Une politique active dans ce domaine serait d'ailleurs peut-être la seule voie pour que, finalement, le prix du pétrole ne s'établisse pas... au-dessus de 50 dollars le baril.